Au cœur de l’Afrique centrale, dans le bassin du Congo, où les rivières anciennes serpentent à travers les forêts tropicales denses et où les plaines inondables s’étendent à perte de vue, une véritable révolution silencieuse est en cours en matière de conservation. Au cœur de la Réserve communautaire du lac Télé (RCLT), une équipe de chercheurs équipée de projecteurs et de dispositifs GPS mène l’un des programmes de suivi des crocodiles les plus sophistiqués jamais entrepris dans le bassin du Congo.
À la tombée du jour, la lueur caractéristique des yeux perce l’obscurité à la surface de l’eau, signalant la présence de crocodiles qui se déplacent juste sous la surface. Pour la Wildlife Conservation Society (WCS), qui collabore avec le PNUE dans le cadre du Projet pour les tourbières du bassin du Congo, financé par l’Initiative internationale pour le climat (IKI), ces relevés nocturnes vont bien au-delà d’un simple comptage d’animaux. Chaque paire d’yeux qui se détache dans l’obscurité constitue un indicateur de la santé des écosystèmes, de la qualité de l’eau et de l’intégrité d’un paysage dont dépendent des millions de personnes.
Les travaux s’appuient sur des technologies de pointe qui pourraient tout aussi bien être utilisées dans une jeune entreprise technologique californienne. Des images satellitaires provenant de capteurs de l’Agence spatiale européenne offrent une résolution de 10 mètres du paysage, tandis que des algorithmes sophistiqués analysent les indices de végétation et cartographient avec une précision inédite les habitats favorables aux crocodiles. Les coordonnées GPS sont enregistrées avec une précision inférieure au mètre (±0,5 m), et chaque donnée est intégrée à des systèmes de bases de données avancés capables de traiter des analyses en temps réel à l’échelle du vaste bassin du Congo.
Pourquoi s’intéresser aux crocodiles ?
Les crocodiles sont ce que les scientifiques appellent des « espèces parapluies » : protéger leur habitat revient à protéger tout un ensemble d’écosystèmes. Les crocodiles ont besoin d’une eau propre, de populations de poissons abondantes et de sites de nidification préservés. Lorsque les populations de crocodiles sont en bonne santé, cela peut indiquer que les cours d’eau sont peu pollués, que les ressources halieutiques restent durables et que les activités humaines sont relativement équilibrées avec les processus naturels.
Pour les communautés du bassin du Congo, et plus particulièrement celles vivant autour du lac Télé, les crocodiles font partie intégrante des moyens de subsistance et de l’identité culturelle. Depuis des générations, ils contribuent aux moyens de subsistance grâce à des pratiques traditionnelles de chasse soigneusement encadrées, fournissant de la viande lors d’occasions particulières et du cuir utilisé dans l’artisanat générateur de revenus. Lorsque le nombre de crocodiles diminue, cela peut également être le signe d’une dégradation plus large des écosystèmes, qui menace les fondements mêmes de l’économie rurale.
Les premiers résultats du comptage sont à la fois encourageants et préoccupants. Les relevés font apparaître des densités de crocodiles comprises entre 1,5 et 3 individus par kilomètre étudié selon les cours d’eau, avec les concentrations les plus élevées dans les zones de transition entre milieux lentiques et lotiques, des espaces essentiels au maintien d’une biodiversité exceptionnelle. Ces zones privilégiées, caractérisées par un couvert forestier supérieur à 75 % et une perturbation humaine limitée, constituent des éléments particulièrement précieux des écosystèmes aquatiques de la région.
Les recherches mettent également en évidence les pressions croissantes auxquelles ces systèmes sont confrontés. Le changement climatique modifie les niveaux d’eau, tandis que l’augmentation de la population accentue la pression liée à la pêche, à l’agriculture et à l’installation de nouvelles communautés. Le système de suivi sophistiqué mis en œuvre dans le cadre du Projet pour les tourbières du bassin du Congo financé par l’IKI permet de suivre ces changements en temps réel et de détecter rapidement les signes de dégradation des habitats.
Des données au service des objectifs mondiaux de conservation
Ces travaux s’inscrivent dans le cadre des objectifs mondiaux de conservation définis par le Cadre mondial de la biodiversité de Kunming-Montréal et contribuent directement à la cible 15.5 des Objectifs de développement durable, qui appelle à prendre d’urgence des mesures pour réduire la dégradation des habitats naturels.
En établissant des protocoles de suivi rigoureux, le projet crée un modèle susceptible d’être reproduit dans l’ensemble du bassin du Congo, la deuxième plus grande forêt tropicale humide au monde.
Mais surtout, l’initiative reconnaît qu’une conservation efficace ne peut être menée sans les communautés locales. Les savoirs écologiques traditionnels détenus par les Peuples autochtones apportent des connaissances essentielles qui viennent compléter les systèmes de suivi technologiques. Les membres des communautés sont formés à l’identification des espèces et aux techniques de collecte de données, créant ainsi un réseau de suivis locaux qui connaissent à la fois les outils technologiques et le territoire d’une manière que des chercheurs extérieurs ne pourraient jamais pleinement reproduire.
Vers un suivi encore plus approfondi
Le projet prépare désormais une expansion ambitieuse de ses activités. Il est notamment prévu d’étendre les relevés à des cours d’eau encore peu étudiés dans l’ensemble de la réserve et de déployer des dispositifs d’écoute sous-marine afin de détecter les vocalisations et les déplacements des crocodiles que les observations visuelles pourraient ne pas permettre de repérer.
Ces systèmes de suivi acoustique offriront une surveillance 24 heures sur 24 et permettront de mieux comprendre les comportements des crocodiles, notamment leur capacité d’adaptation face à l’évolution des conditions environnementales.
La participation des communautés sera également renforcée grâce à des exercices de cartographie participative, au cours desquels les détenteurs de savoirs locaux collaboreront avec les scientifiques pour valider les évaluations des habitats et veiller à ce que les stratégies de conservation tiennent compte des pratiques culturelles locales.
L’objectif est de créer une articulation étroite entre les savoirs traditionnels et les technologies modernes : les systèmes de connaissances autochtones contribuant à l’analyse des données satellitaires, et les résultats scientifiques venant à leur tour appuyer les décisions de conservation prises au niveau communautaire.
Alors que les faisceaux lumineux balayent les eaux sombres, chaque paire d’yeux qui apparaît à la surface témoigne de ce qu’il est possible de faire lorsque le suivi scientifique, le partenariat avec les communautés et l’innovation technologique se conjuguent pour trouver un équilibre entre les besoins humains et la conservation de la biodiversité.
En comptant les crocodiles, les chercheurs prennent en quelque sorte le pouls de l’un des écosystèmes les plus précieux de la planète, contribuant à garantir que les générations futures pourront elles aussi voir ces yeux anciens et vigilants se refléter dans les eaux du bassin du Congo.