Les tourbières du Bassin du Congo comptent parmi les écosystèmes naturels les plus importants au monde pour le climat, l’eau et la biodiversité. L’expansion future des infrastructures, l’évolution de l’utilisation des terres et l’intensification de la variabilité climatique pourraient exercer une pression croissante sur ces écosystèmes gorgés d’eau, menaçant leur intégrité écologique et leur rôle de régulateur climatique mondial.
S’étendant sur environ 167 600 km² en Afrique centrale, les tourbières du Bassin du Congo renferment environ 29 gigatonnes de carbone, soit l’équivalent de près de deux années d’émissions mondiales de CO₂. Au-delà du stockage du carbone, elles jouent un rôle essentiel dans les systèmes d’eau douce, abritent une biodiversité riche et unique et contribuent aux moyens de subsistance et au patrimoine culturel des communautés de la région.
Compte tenu de leur importance pour l’atténuation du changement climatique, la conservation de la biodiversité, la régulation de l’eau et les moyens de subsistance locaux, la gestion durable de ces tourbières constitue une priorité pour la Congo Basin Landscapes Initiative (CBLI), qui promeut des approches intégrées, fondées sur les données scientifiques et inclusives de la gouvernance des paysages à travers le Bassin.
Le Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), avec le soutien du Gouvernement allemand à travers l’Initiative internationale pour le climat (IKI) et en collaboration avec des partenaires nationaux, régionaux et internationaux, a développé une initiative visant à renforcer les connaissances et à soutenir la gestion durable de ces écosystèmes dans le paysage Lac Télé–Lac Tumba.
Au cœur de cette initiative se trouve le développement d’un Système d’aide à la décision hydrologique (HDSS), un outil scientifique conçu pour appuyer la prise de décision fondée sur les données, en combinant la modélisation hydrologique et la dynamique du carbone des tourbières afin d’éclairer les décisions liées au développement dans le paysage.
Un outil scientifique robuste pour éclairer les décisions
Au cœur du HDSS se trouve un modèle couplé du bilan hydrologique et du bilan carbone qui permet de représenter les principaux processus régissant les mouvements de l’eau et la dynamique du carbone dans un dôme de tourbe modélisé du paysage.
Les experts de UNEP-DHI ont simulé la dynamique de l’eau le long d’un transect de 40 km d’un dôme de tourbe entre 2000 et 2019, en distinguant deux principaux régimes hydrologiques : les tourbières alimentées par les précipitations et celles alimentées par les cours d’eau.
Ce modèle hydrologique est associé à un modèle carbone complémentaire qui établit un lien entre le niveau de la nappe et la décomposition de la tourbe, en distinguant les conditions oxiques (présence d’oxygène) et anoxiques (faible disponibilité en oxygène).
Ensemble, ces modèles permettent au HDSS d’estimer comment différents scénarios — tels que le drainage, les changements d’utilisation des terres ou l’assèchement lié au changement climatique — pourraient modifier le niveau de l’eau, les taux de décomposition de la tourbe et les flux de carbone. Ils fournissent ainsi une base plus solide pour évaluer les conséquences de différents choix de développement.
Le HDSS est avant tout conçu comme un outil d’aide à la décision permettant de comparer différents scénarios. Des lacunes importantes subsistent toutefois dans les données, notamment concernant les débits des cours d’eau, la dynamique des eaux souterraines et les propriétés des tourbes. Les résultats doivent donc être interprétés avec prudence et pourront être progressivement affinés à mesure que de nouvelles données de terrain seront disponibles.
Des scénarios co-développés pour produire des résultats adaptés au contexte local
Entre 2023 et 2025, le PNUE et UNEP-DHI ont travaillé avec les autorités nationales, des experts locaux, des organisations de la société civile et des représentants des communautés à Brazzaville et à Kinshasa afin d’identifier des scénarios de développement réalistes et adaptés au contexte du paysage Lac Télé–Lac Tumba.
Les travaux ont porté sur sept interventions à petite échelle — notamment les routes, les établissements humains, les incendies, la déforestation et les plantations de palmier à huile — combinées à trois scénarios climatiques et deux régimes hydrologiques, soit 42 scénarios modélisés.
Ce que montrent les résultats
Un message ressort clairement des différents scénarios : maintenir un niveau élevé de la nappe d’eau est essentiel à la santé des tourbières.
- Les interventions reposant sur le drainage abaissent systématiquement les niveaux d’eau, augmentent la profondeur des conditions oxiques et entraînent d’importantes pertes de carbone, souvent au-delà de la zone d’intervention immédiate.
- Les activités sans drainage ont généralement des impacts plus localisés, même si le changement climatique contribue également à accélérer la décomposition de la tourbe.
- Dans les scénarios climatiques modéré (SSP1-2.6) et sévère (SSP3-7.0), l’augmentation de l’évapotranspiration devrait faire baisser les niveaux d’eau et accélérer la décomposition de la tourbe, même en l’absence de nouveaux projets de développement.
Ces résultats soulignent la nécessité d’une approche de précaution, en particulier pour tout projet de développement impliquant le drainage des tourbières.
Pour une meilleure gouvernance, des capacités renforcées et une gestion durable
Conformément à l’approche intégrée de gestion des paysages portée par la CBLI, l’étude identifie cinq priorités d’action pour le paysage Lac Télé–Lac Tumba :
- Maintenir des niveaux d’eau élevés — lorsque le drainage est inévitable, en limiter la profondeur et la durée.
- Protéger la végétation — conserver les forêts marécageuses sur tourbe et les zones tampons riveraines afin de préserver les fonctions hydrologiques et la biodiversité.
- Limiter les perturbations de surface — éviter le nivellement ou le compactage à grande échelle des sols qui peuvent perturber les écoulements naturels.
- Mettre en place une gestion adaptative du drainage — utiliser des dispositifs de contrôle de l’eau ajustables en fonction des variations saisonnières.
- Renforcer le suivi à long terme — assurer une collecte durable de données sur les niveaux d’eau, l’état des tourbières et la santé des écosystèmes.
Pour aller plus loin
Télécharger Report on Development and Climate Change Scenarios | Model Documentation of the Hydrological Decision Support System - Technical Report